Multigraphe 2013

Toujours à la recherche de nouvelles façons de penser les médias imprimés, le groupe de recherche Interactions avec l'imprimé lance un projet de livre innovateur et collaboratif. Avec comme thème principal le sous-titre de notre groupe, le « multigraphe » mettra en lumière les nombreuses pratiques culturelles d'intermédialité en Europe aux dix-huitième et dix-neuvième siècles.   

Notre but est de comprendre comment les individus interagissaient avec l'imprimé, comment ils utilisaient l'imprimé pour interagir entre eux, et comment l'imprimé interagissait avec les autres types de médias utilisés à cette époque, comme l'écriture manuscrite, les illustrations, la sculpture, le théâtre, les performances musicales, les lectures publiques et les conversations mondaines. Bien que le terme « interactif » soit davantage associé aux technologies numériques, nous croyons qu'un concept d'interactivité nuancé et historicé est essentiel au développement d'une meilleure compréhension des technologies de l'imprimé. Le multigraphe offrira aux lecteurs un survol systématique des concepts-clés pour l'étude de cette période de transition médiatique cruciale, depuis l'émergence de l'imprimé en tant que technologie de communication prédominante en Europe jusqu'à l'apparition des médias électroniques au vingtième siècle.

L'objectif du multigraphe n'est pas uniquement de remettre en question notre conception de l'histoire des médias imprimés. Ce projet vise aussi à repenser la façon dont les chercheurs écrivent l'histoire de l'imprimé. En mettant en application nos propres thématiques de recherche, le but du multigraphe est de tirer profit de l'interaction entre les médias numériques et imprimés, pour ultimement produire un livre imprimé dont le processus de création repose sur des outils de travail collaboratif et de communication en ligne. Plutôt que de faire appel aux deux modèles traditionnels de publication universitaire - la monographie (un auteur, une idée) ou l'ouvrage collectif (un chef d'orchestre et plusieurs interprètes jouant leurs propres partitions) - le multigraphe est un effort véritablement collectif : une symphonie d'idées dans laquelle chaque interprète est aussi chef d'orchestre.

L'une des idées maîtresses du groupe de recherche Interactions avec l'imprimé est que cette technologie de communication a encore un rôle important voire prépondérant à jouer en tant que moyen de communication dans les sciences humaines. La stabilité relative du livre imprimé par rapport à la fluidité des interfaces numériques figure au centre des principes associés à la durabilité et la valeur de référence de la recherche en sciences humaines. De nouvelles technologies nous permettent de remettre en question notre façon d'aborder la production imprimée tout en mettant l'accent sur les processus, les communautés et la collaboration. Nous cherchons ainsi à dépasser une longue tradition universitaire hermétique, hiérarchique et reposant sur le génie individuel, ayant pendant longtemps caractérisé les sciences humaines.

En même temps, la monographie rédigée en collaboration peut aussi devenir un outil permettant de résoudre l'un des principaux problèmes dans le monde de la recherche universitaire d'aujourd'hui, soit le surplus de recherches. Comme plusieurs d'entre nous en ont l'impression, avec une telle quantité de livres et d'articles (sans compter les blogs et les sites web), il est de plus en plus difficile d'avoir un véritable impact dans n'importe quel champ de recherche. En réunissant un large éventail de chercheurs, tout en travaillant dans une optique de synthèse plutôt que de différenciation, le but du multigraphe est de tenir compte à la fois des problèmes de cohérence et d'échelle. Ce projet combine donc la pluralité des perspectives que l'on retrouve dans les ouvrages collectifs et la vision unifiée de la monographie. En dernière analyse, nous croyons que la fusion de l'imprimé et des médias numériques pourra offrir une contribution substantielle à la façon dont nous, chercheurs universitaires, pensons et communiquons.

Le projet sera réalisé en trois étapes :

Semer. (nov. - mai) Pour cette première étape, nous demandons aux participants d'offrir de brèves contributions tirées de leurs propres champs de recherche (environ 1500 mots) sur un concept-clé pour ce volume (voir le seedbed pour des exemples). Une semence, par définition, doit être fertile, générant et motivant de nouvelles additions de la part des autres collaborateurs. La semence idéale peut aussi germer dans plusieurs directions et elle encourage à ouvrir nos questions de recherche.

Greffer. (juin - oct.) Pour cette seconde étape, les auteurs doivent développer au moins deux contributions écrites par d'autres collaborateurs (environ 500-1000 mots par greffe), mais pourront aussi contribuer à n'importe quelle autre semence. Comme dans tout bon jardin, le but de la greffe est de bien s'implanter, c'est-à-dire de prendre en considération les idées de l'autre et d'élaborer des connections avec celles-ci. Pour qu'une greffe puisse survivre et promouvoir d'autres greffes, elle doit pouvoir bien s'intégrer. 

Le pressage. (nov.-jan.) La dernière étape consistera à fixer notre projet en une forme stable, à passer de la vitalité du web à la forme plus permanente de l'herbier, ce livre servant à conserver et collectionner les plantes. Pour cette étape, nous demanderons aux auteurs de devenir éditeurs, d'oeuvrer à la taille et au raffinage nécessaire à tout produit fini. Chaque auteur sera responsable de l'édition de sa semence/section, mais tous les auteurs pourront travailler sur toutes les parties du multigraphe. Il n'y a aucune hiérarchie entre les auteurs et les éditeurs dans ce projet.

Le but de ce projet est de publier un livre imprimé. Pourquoi, vous demandez-vous, un livre imprimé à l'ère du numérique ? Parce que nous croyons que la capacité de l'imprimé à ordonner, structurer et fixer une idée est essentielle à la mission des sciences humaines. Ces idées doivent être durables et avoir des impacts répétés plutôt que de se démoder rapidement. L'imprimé permet le genre de réception auquel nous croyons, un vaste et attentif investissement dans le texte. Nous pensons que ce genre de lecture est cruciale pour la mission des sciences humaines et qu'elle n'est pas, ou peut-être pas encore, possible en ligne. De plus, la production d'un objet imprimé fera en sorte que notre travail collectif sera conservé dans ce système de préservation qu'est devenu la bibliothèque de recherche moderne. Nous voulons prendre position en faveur de la stabilité intellectuelle et de l'accessibilité qui sont au coeur de l'idée de la bibliothèque, et que l'on ne retrouve pas encore dans les services en ligne.